Dominique Méda - © Philippe MATSAS/Leemage
Dominique Méda – © Philippe MATSAS/Leemage

Si les métiers de la santé figurent parmi ceux dont l’utilité sociale est la plus évidente, ils sont pourtant confrontés à des difficultés d’attractivité et à des transformations rapides liées notamment au numérique et à l’intelligence artificielle. Alors que le travail est souvent présenté, dans le débat public, comme une valeur « en crise », plusieurs enquêtes montrent au contraire que les citoyens lui accordent une place centrale. Quête de sens, reconnaissance, conditions de travail : les attentes n’ont jamais été aussi fortes envers le travail.

À l’occasion d’une conférence organisée le lundi 12 octobre 2026 par l’EHESP autour de la question « Pourquoi travaillons-nous ? », Dominique Méda – haute fonctionnaire, philosophe, professeure de sociologie à l’Université Paris-Dauphine et présidente de l’Institut Veblen – partage son analyse des mutations du travail et ses conséquences pour les professionnels, les organisations et les politiques publiques.

Notre rapport au travail a-t-il changé au fil des décennies ?

D.M. Si on regarde l’histoire longue, on peut dire que le travail a été de plus en plus valorisé au cours des siècles. Aujourd’hui, les attentes qui sont placées sur le travail sont immenses : on en attend certes une rémunération mais aussi du sens. Le travail permet de montrer ce dont on est capables, de susciter l’admiration, d’accomplir quelque chose, d’apporter sa pierre à la société. On entend souvent que les Français ne veulent plus travailler, c’est faux. Quant aux jeunes, je rappelle que leur niveau d’éducation est de plus en plus élevé (plus de 53% des jeunes de 25 à 34 ans sont diplômés de l’enseignement supérieur) et leurs attentes sont donc particulièrement fortes. Ils veulent un travail intéressant dans lequel ils peuvent mobiliser ce qu’ils ont appris. La révolte actuelle s’explique évidemment par la menace que font peser à la fois le dérèglement climatique et le développement de l’IA, mais aussi par la déception que constitue pour une partie des étudiants l’entrée sur le marché du travail – que voient bien les lycéens.

Pourquoi la question du sens au travail résonne-t-elle particulièrement dans le champ de la santé publique ?

D.M Je pense que travailler dans la santé publique permet justement d’échapper à ce genre de question : celles et ceux qui y déploient leur activité savent que leur travail sert à quelque chose, voient clairement le résultat de leurs actions. Nous aurons de plus en plus besoin de ce type de métiers avec l’augmentation du nombre de personnes dépendantes. La question essentielle c’est de mettre un terme à cette profonde injustice qui est que les métiers essentiels sont les moins bien payés et que cela concerne évidemment une partie des métiers de la santé.  De surcroît, les conditions de travail à l’hôpital sont les plus dures comme en témoigne l’enquête Conditions de travail de la DARES : l’exposition à de nombreuses contraintes liées aux conditions de travail est nettement plus marquée dans le secteur hospitalier qu’ailleurs

Avec l’essor de l’intelligence artificielle, notre façon de travailler est-elle en train de changer ?

D.M Oui, le travail est en train de changer. Les chercheurs comme Carbonell parlent de retaylorisation du travail, d’autres parlent de dépossession machinique, d’autres encore de botsitting. Une partie du travail devient de la vérification de ce que l’IA a fait. Ce n’est pas toujours gratifiant. Dans la santé, il y a déjà un -large usage de la robotisation, le secteur de la radiologie est très concerné par l’IA – et c’est une chance pour les malades. Mais il va falloir être capable de réorganiser le travail autour de la complémentarité humains/IA, sans laisser les tâches les moins intéressantes aux humains et sans que chacun fasse son travail avec l’IA de son côté. Je suis complètement l’économiste Daron Acemoglu qui écrit que l’on doit développer une IA Pro-travailleurs.

Publié le 14 octobre 2026