Retrouvez, sur cette page, les résumés, ressources vidéos et supports de présentation associés aux différents séminaires organisés par l’équipe de la Chaire « Enfance, bien-être et parentalité ».

Séminaire 1 – Comprendre et comparer le bien-être : déterminants et indicateurs (29 novembre 2017)

Le premier séminaire de la Chaire « Enfance, bien-être et parentalité » s’est tenu le 29 novembre 2017 à Rennes. Cette première séance consacrée au bien-être et à ses déterminants a permis de s’interroger sur les usages, la pertinence et l’évolution des indicateurs permettant de le mesurer.

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Frank Furstenberg (U. Pennsylvania) : Changements familiaux dans une perspective globale

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La présentation  de  Frank  Furstenberg  est une introduction à l’ensemble du séminaire, au sens où ce spécialiste internationalement reconnu des changements familiaux dans le monde propose de rendre compte du contexte dans lequel les enfants sont désormais socialisés, en accordant une attention particulière aux impacts différenciés de ces changements globaux sur les familles selon les classes sociales et bien sûr selon les pays. Impliqué dans un projet de grande ampleur sur les changements familiaux au niveau global (Global family change),c’est-à-dire sur les liens entre développement économique dans 84 pays à niveau de ressources faible ou moyen (en Amérique central et du Sud, en Afrique du Nord, sub-Saharienne et Moyen-Orientale, en Asie, et dans d’ex-républiques de l’union soviétique), il était particulièrement bien placé pour articuler l’enjeu du bien-être des enfants dans des contextes familiaux changeants.

Partant du constat que les changements qui ont affecté les familles au cours des cinquante dernières années dans les pays dits développés occidentaux sont plus importants que ceux qui ont marqué les 500 ans qui ont précédé, Frank Furstenberg commence par rappeler quelques-unes de ces grandes tendances qui, à des rythmes divers (et prenant le plus souvent les scientifiques par surprise), ont affecté l’ensemble des pays occidentaux : rupture du lien entre sexualité, mariage et procréation ; affaiblissement de l’institution matrimoniale ; remise en cause du contrat de genre du type « Monsieur Gagnepain – Madame Au foyer » ; augmentation du nombre des ménages sans enfants, mais aussi des naissances hors du mariage ; précocité de l’accès à la sexualité mais retard de l’accès à l’indépendance des jeunes, etc. Il insiste également sur les principaux facteurs avancés pour expliquer ces changements, parmi lesquels on peut mentionner les variables économiques (capitalisme de marché, croissance et recours au salariat féminin), culturelles (avec l’évolution des rôles des sexes, la reconnaissance des droits des femmes et le rôle de l’éducation dans la production d’un capital humain) et le rôle des politiques publiques (et notamment des politiques familiales et éducatives), mais aussi de l’avènement du numérique qui impacte aussi bien l’économie, les modes de production que les modes de vie.

Mais Frank Furstenberg insiste surtout sur le fait que ces changements ont généré dans la plupart des pays occidentaux (Etats-Unis et plus largement les pays de langue anglaise, voire d’autres pays européens) une famille à deux vitesses, voire même à trois vitesses. Le dualisme est manifeste dans les normes dominantes concernant la famille et les rôles dans la famille selon les classes sociales. Dans les familles aisées, on constate un fort investissement parental sur un moindre nombre d’enfants avec le recours à ce qu’Annette Lareau a qualifié de concerted cultivation pour désigner cet investissement parental dans l’optimisation du contexte de socialisation de l’enfant (parents managers). Cet investissement a bien sûr pour finalité de garantir des formes de reproduction sociale, précisément dans un contexte d’affaiblissement de l’ascenseur social et des garanties que fournissait auparavant le système scolaire. Les transitions vers l’âge adulte de leurs jeunes sont plus longues avec une volonté de faire du mariage un levier supplémentaire. Dans les familles de milieu défavorisé, la formation des familles intervient plus tôt, mais souvent de manière non planifiée, sachant que pour une partie des hommes de ces milieux le mariage n’est pas accessible. La cohabitation est alors une alternative au mariage donnant lieu à des couples à la fois plus fragiles et aux trajectoires plus complexes. La mobilité sociale est le plus souvent compromise de même que l’investissement parental.

Mais l’intérêt de l’analyse proposée est aussi de mettre en lumière la situation des couches moyennes, non seulement parce qu’elles représentent une vaste majorité dans ces sociétés dites développées avec des segments de plus en plus différenciables entre les franges hautes, moyennes et basses de ces couches sociales. Ces « familles du milieu » sont en quelque sorte tirées dans les deux directions : certains parents adoptent manifestement le modèle concerted cultivation mais avec des ressources moindres, et donc avec de moindres garanties pour faire accéder leurs enfants aux meilleures positions ; d’autres sont en quelque sorte tirées vers le bas avec des effets préjudiciables, qu’il s’agisse de l’allongement des situations de dépendance de leurs jeunes contraints à la cohabitation faute d’avoir accès à l’emploi et à l’autonomie, ou bien encore à des sentiments de disqualification, voire à des formes de ressentiment liées aux promesses non tenues par l’Etat et les politiques publiques. Frank Furstenberg insiste en ce sens sur le rôle particulièrement important que peuvent jouer dans ce contexte les politiques publiques et les politiques visant à compenser ces inégalités croissantes.

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Wolfgang Aschauer (U. Salzburg) : Vue d’ensemble des concepts de bien-être : potentiels et limites dans la recherche transculturelle

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La  présentation proposée par Wolfgang Aschauer aborde les questions de définition et de comparabilité des indicateurs de bien-être. Si l’on a assisté ces dernières années à un important développement des recherches sur cette notion de bien-être (aussi bien en économie, en psychologie, en sciences politiques qu’en sociologie), d’importantes difficultés persistent sur la définition des éléments fondamentaux qui constituent « une vie bonne ». Le PIB a longtemps été considéré comme la mesure principale du bien-être des populations. L’index de développement humain proposé par l’OCDE a lui aussi permis d’effectuer de nombreuses mesures, à un niveau multidimensionnel. Wolfgang Aschauer expose la grande diversité d’indicateurs à notre disposition aujourd’hui pour mesurer ou approcher le niveau de  bien-être. Il distingue les indicateurs objectifs et subjectifs, unidimensionnels comme multidimensionnels. Il souligne également les différentes recherches qui ont été faites autour des questions de bonheur et de satisfaction, telles que le World Happiness Report ou encore les études comparatives entre pays comme les European Social Surveys.

Parmi ces études, deux champs de recherche se distinguent : d’un côté, une approche par le niveau de vie (et l’on pourrait ajouter les états de santé) et de l’autre l’analyse du bien-être subjectif. Parmi ces nombreuses études et indicateurs de mesure proposés, il est important de vérifier et de favoriser la validité et la comparabilité des données. Wolfgang Aschauer relève plusieurs faiblesses relatives à ces mesures du bien-être. Tout d’abord, les mesures de cette notion ne reposent parfois que sur un seul indicateur, ce qui pose plusieurs questions. Comment un seul indicateur peut-il résumer et prendre en compte à lui seul toutes les dimensions que regroupe une notion aussi vaste et complexe que le bien-être des individus ? Ensuite comment ce seul indicateur peut-il permettre de comparer les individus ou encore les pays, entre eux ?

Wolfgang Aschauer considère qu’interroger les individus sur leur propre ressenti de bien-être n’est pas forcément une donnée très fiable, car le « bonheur rapporté » est une faible indication du ressenti général (par exemple, dans certains pays, on exprime difficilement son mal-être ou n’évoque pas facilement le fait de ne pas être heureux quand dans d’autres cela peut être l’inverse). Il est donc important de trouver des tables d’équivalence et des indicateurs qui soient comparables entre pays et cultures.

Wolfgang Aschauer s’intéresse également à la question du « malaise social » et explique que pour le mesurer, une conception multidimensionnelle a été mise en place. Une équivalence transnationale a été partiellement atteinte (essentiellement au sein des pays Européens) et les résultats indiquent que les différences entre les régions sont prises en compte de manière adéquate. Les résultats montrent ainsi que dans les pays du Nord de l’Europe, l’inclusion sociale est davantage réussie et le niveau de satisfaction des citoyens plus élevé, du fait d’une relative prospérité économique, d’une dette publique relativement faible et de la qualité des régimes démocratiques. En revanche, la peur du déclin social (qui augmente la dette publique) dans les Etats plus conservateurs et une plus grande précarisation dans les pays libéraux amènent à des niveaux élevés d’insatisfaction. En Europe du Sud, on observe un important pessimisme par rapport à l’avenir, en raison notamment d’une perspective économique négative, d’une dette publique extraordinairement élevée et d’un chômage grandissant. Enfin, en Europe de l’Est, le malaise social est essentiellement dû à la faible qualité des démocraties.

Wolfgang Aschauer estime nécessaire d’affiner les concepts, de distinguer leur mesure par régions et groupes sociaux. Selon lui, il faut en premier lieu s’intéresser à la validité du contenu avant même de vouloir tout de suite comparer les résultats, voire veiller à faire émerger de nouvelles unités d’analyse. Il propose en somme de fonctionner par étapes et de commencer en premier lieu par le développement de la recherche qualitative pour saisir toutes les facettes du concept de bien-être. Ensuite, le but pourrait être d’opérationnaliser ce premier matériau à travers des analyses quantitatives et des évaluations empiriques au sein d’un même pays.  Une fois établie la validité des résultats, des choix s’imposent concernant les questions de comparabilité. Ces concepts ont besoin d’être entièrement et exhaustivement mesurés dans toutes les cultures, et cela est pertinent principalement pour les sous-populations qui sont parfois difficiles d’accès dans les enquêtes, tels que les réfugiés, les enfants, les personnes âgées, par exemple.

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Michel Forsé (CNRS) : Le bien-être subjectif et le sentiment de justice sociale

Michel Forsé revient dans sa présentation sur une longue tradition de réflexion en économie du bien-être, qualifiée aussi de Welfarisme. À la différence de l’utilitarisme classique qui envisage, pour apprécier le bien-être, de sommer les actions qui augmentent les utilités et intérêts individuels et réduisent les peines ou les souffrances de chacun, avant d’agréger ces « bien-être » individuels, le welfarisme pose la question des actions au service du plus grand nombre, du collectif. Cette dimension collective du bien-être, telle que définie par Amartya Sen (1991), repose sur les préférences des individus ; la satisfaction du plus grand nombre renvoyant à la liberté dont disposent les individus pour mener à bien les projets de leur choix en fonction de leurs propres préférences. Sen parle de « capabilités » ou encore du « pouvoir d’être ou de faire ». La question demeure cependant de savoir comment agréger ces préférences individuelles pour apprécier le bien-être collectif.

Michel Forsé défend une conception pluridimensionnelle du bien-être, qu’il soit individuel, collectif, objectif ou subjectif.  Il privilégie une approche centrée sur la satisfaction dans l’existence, mais aussi un des volets tout à fait centraux du bien-être subjectif, à savoir la comparaison à autrui. Pour ce qui est du bien-être subjectif, il relève trois dimensions déterminantes de la satisfaction à l’égard de sa propre vie : les ressources de l’individu, aussi bien financières que celles se rapportant à la santé physique et mentale ; l’emploi et la qualité de vie professionnelle associés au sentiment de réussite, à la reconnaissance et aux projets professionnels, et enfin les différents aspects de la vie affective et sociale (le couple, les enfants, les amis…). Mais demander aux individus une évaluation soi-disant objective de leur vie n’est pas chose aisée pour plusieurs raisons : globalement, les individus ont tendance à se comparer à des personnes qui ont mieux réussi qu’eux et la satisfaction dépend grandement de ces comparaisons aux autres. Pour ce qui est du travail, l’impression de s’en sortir mieux que ses pairs est gratifiant. Typiquement, la satisfaction moyenne d’un chômeur est de 5,3 alors que celle d’une personne en emploi est de 6,4 sur une échelle de 10. Mais au-delà de la position sociale et de sa place au sein de la hiérarchie, c’est également le sentiment de progresser qui augmente le bien-être subjectif. Et à l’inverse, la frustration nourrit l’insatisfaction.

Michel Forsé s’attarde ensuite sur la notion de justice sociale, qui selon lui, est un facteur important du sentiment de bien-être. La justice sociale peut se mesurer à plusieurs niveaux : la micro-justice se mesure à un niveau individuel, avec notamment la justice que peut éprouver un individu sur sa propre rémunération, tandis que la macro-justice se situe à un niveau plus global comme étant le fait qu’on estime que la société est plus ou moins juste. Trois liaisons fortes apparaissent alors : celle entre les sentiments de micro et de macro-justice, celle entre bien-être et micro-justice et celle entre bien-être et macro-justice. Ceux qui estiment que la société est injuste seraient des insatisfaits qui cumulent faiblesse des ressources et frustration, les conduisant ainsi à se sentir moins bien traités par la société que les autres. Le sentiment d’échec, dans sa vie personnelle comme professionnelle, conduit à percevoir la société comme plus injuste que ceux qui réussissent professionnellement ou qui ont une vie de couple et/ou de famille épanouie. Et cette évaluation de ses propres réussites et échec passe justement par la comparaison aux autres. Cette approche de la justice sociale « tend à faire de la justice le principe d’organisation et de compréhension de la cohésion sociale, au sein de laquelle le bien-être a une place ».
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Michèle Lamont (Harvard) : Social resilience in the Neoliberal Era

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Michèle Lamont rappelle tout d’abord dans sa présentation un  ensemble de travaux collectifs qu’elle coordonne depuis près de quinze ans avec Peter Hall à l’Université d’Harvard et qui font suite à une longue tradition de recherches sur les questions de bien-être, notamment celles de Michael Marmot sur la manière « dont le stress et les inégalités entrent sous la peau » ou celles d’Amartya Sen sur les capabilités. Ce programme pluriannuel, intitulé Successfull societies et soutenu par l’Institut canadien de recherches avancées, a donné lieu à deux ouvrages collectifs : Successful Societies: How Institutions and Culture Affect Health, et Social Resilience In The Neoliberal Era (tous deux édités avec Peter Hall et publié par Cambridge University Press). L’objectif de ce programme est de mobiliser deux angles théoriques sur la compréhension des questions de bien-être collectif : celui des cultural studies et celui des approches institutionnalistes. Ces angles permettent de renouveler les approches écologiques et en termes de santé publique pour articuler ensemble des niveaux micro, méso et macro-sociologiques. Ces démarches s’intéressent tout particulièrement aux aspects symboliques et à la question des valeurs et des récits collectifs. Elles mobilisent également de manière critique la notion de « résilience », non pas à l’échelle de l’individu mais à l’échelle sociétale, pour comprendre comment les individus et les groupes font face au néolibéralisme et à son cortège de valeurs, comme la compétitivité et la privatisation des risques.

Pour aborder le bien-être subjectif, Michèle Lamont privilégie l’échelle des valeurs. Elle a appliqué cette approche dans son travail sur « la dignité des travailleurs ». L’objectif est de compléter l’angle classique consistant à mesurer les écarts entre les niveaux de ressources, les indicateurs de santé et de morbidité en accordant une attention particulière, voire première, à la question de la reconnaissance (en référence au concept d’Axel Honneth), ce qu’elle appelle « recognition gap ». Ce focus permet en effet de contrer les tendances pathologiques du social qui s’expriment par les expériences négatives d’injustice. Pour Lamont, la question n’est pas seulement de savoir si l’on se sent plus ou moins bien, mais de comprendre comment collectivement les individus et les groupes s’appuient sur des valeurs collectives, des group boundaries, leur permettant de faire face à l’injonction d’autonomie qu’impose le néo-libéralisme qui tend à décollectiviser, individualiser et responsabiliser.

La comparaison est mise au service de ce projet global en identifiant des répertoires culturels. Sont ainsi évoqués le républicanisme, le socialisme et le catholicisme. Michèle Lamont présente cette perspective comparée en évoquant dans sa présentation un de ses derniers ouvrages Getting respect, consacré aux expériences de discriminations dans trois contextes nationaux, les USA, le Brésil et Israël. L’objectif général de cette recherche est de montrer  que les expériences personnelles de discrimination et de stigmatisation sont enchassées dans des cadres symboliques et sociaux insérés eux-mêmes dans des répertoires culturels. Interviennent ainsi les structures objectives des inégalités, mais aussi la porosité ou au contraire la rigidité des barrières entre les groupes sociaux (group boundaries), qu’il s’agisse des relations de travail, des relations conjugales. En cela se manifestent des répertoires identitaires et d’action variables selon les sociétés. En combinant la description des expériences individuelles et des récits collectifs, Lamont met en lumière l’impact des contextes nationaux et ainsi par exemple, le « mur racial » qui caractérise la situation états-unienne ou l’identification et la conscience de race sont plus prégnantes que la conscience de classe, d’où une réponse aux discriminations qui prend plus souvent la forme du conflit ou de l’affirmative action, voire pour d’autres le retrait que d’une demande de régulation par l’Etat social. Le modèle métissé qui prévaut au Brésil en appelle davantage aux politiques sociales pour faire obstacle aux expressions des inégalités d’abord perçues entre riches et pauvres plutôt qu’entre races.

L’ensemble de cette présentation ouvre des discussions sur ce que peut recouvrir dans ce contexte la résilience sociale comme processus de construction de soi face aux injustices et aux expressions de mépris et de discriminations.

Discussion finale

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Séminaire 2 – Le bien-être subjectif des enfants (28-29 juin 2018)

Le second séminaire de la Chaire « Enfance, bien-être et parentalité » s’est tenu les 28 et 29 juin 2018 à Rennes. Cette deuxième séance consacrée au bien-être subjectif des enfants a réuni des spécialistes internationaux de a question.

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Jonathan Bradshaw (Université de York, Grande-Bretagne): Questionnements autour de l’étude du bien-être subjectif des enfants

Jonathan Bradshaw, un des spécialistes les plus reconnus de l’étude du bien-être des enfants dans le monde, fait directement le lien dans sa présentation avec le précédent séminaire consacré à la notion plus globale de bien-être et qui avait soulevé plusieurs questions. Jonathan Bradshaw retient ainsi trois questions principales :

  • L’étude du bien-être subjectif des enfants n’est-elle qu’un écran de fumée qui ne permet pas d’aborder les questions essentielles ?
  • Les comparaisons du bien-être subjectif des enfants sont-elles valides et fiables ?
  • Quelles conséquences de ces études sur le bien-être subjectif des enfants pour la définition de politiques publiques ?

Jonathan Bradshaw souligne le fait qu’en Angleterre, après 2010, le bien-être des enfants et ses indicateurs de mesure se sont nettement améliorés. En 2007, les rapports de l’UNICEF plaçaient la France et l’Angleterre en bas du tableau concernant les niveaux de bien-être des enfants, alors qu’en 2013 les résultats sont nettement meilleurs et les deux pays se situent au milieu du classement. Jonathan Bradshaw comprend la question de « l’écran de fumée » dans un contexte où le gouvernement britannique vient juste de commencer à mesurer l’aspect subjectif du bien-être des enfants, alors qu’en même temps il coupe les aides de l’Etat à destination des enfants. Selon lui, les politiques devraient avant tout être concernées par la pauvreté des enfants qui a un impact considérable sur leurs niveaux de bien-être. Le bien-être subjectif n’est finalement qu’une dimension du bien-être.  L’UNICEF et l’OCDE rappellent que le bien-être matériel, la santé, l’éducation, les comportements, les relations, l’environnement, le lieu d’habitation sont autant d’aspects qui ont des conséquences sur le bien-être des enfants. Si les parents et les grands-parents ont un intérêt à ce que l’enfant soit heureux, l’Etat aussi.

Jonathan Bradshaw relève que les facteurs corrélés au bien-être des adultes ne semblent pas agir pour ce qui concerne le le bien-être des enfants., raison pour laquelle la Convention relative aux Droits de l’Enfant de 1989 préconise d’écouter les enfants concernant leur niveau de bien-être et de satisfaction à l’égard de leur propre vie. A ce jour, dans les études, on se focalise sans doute trop sur la réussite scolaire et la santé des enfants, et pas suffisamment sur la période de l’enfance comme étant une vraie étape de la vie, ce qui est l’une des principales critiques avancées par les sociologues spécialistes de l’enfance.

Certains auteurs mettent en avant le fait qu’il est difficile d’étudier le bien-être subjectif des enfants, car les mesures dont on dispose ne sont pas fiables.  Il leur semble délicat de demander aux enfants ce qu’ils ressentent car, soit ils ne comprennent pas, soit ils sont trop immatures pour émettre un jugement sur leur propre vie et délivrer des réponses fiables, soit leur opinion est elle-même trop instable et dépendante de l’humeur du moment. . C’est effectivement l’une des préoccupations des études qui portent sur le bien-être subjectif. L’enquête Children’s World mesure ainsi de différentes manières le bien-être subjectif des enfants. Une de ces mesures est l’échelle de satisfaction, mais l’enquête inclue aussi des questions sur la famille, la maison, les amis, l’école, la liberté, la santé, l’apparence, les temps de loisirs et le futur. La validité des indicateurs est donc difficile à évaluer et il y a sûrement des limites concernant les enfants en bas âges, mais dans cette enquête, Jonathan Bradshaw affirme ne pas avoir eu de difficultés à évaluer le bien-être subjectif auprès d’enfants âgés dès 8 ans.

Pour autant, il reste très compliqué d’expliquer les variations des niveaux de bien-être entre pays. En général, la famille et la liberté de choisir sont des domaines ayant un impact plus fort sur le bien-être subjectif que les amis ou l’école. Par exemple, les très mauvais niveaux de bien-être exprimés par les enfants coréens et japonais peuvent s’expliquer par le fait que dans ces deux pays, la pression scolaire après l’école est très forte et que la liberté individuelle est également très réduite. Le bien-être matériel est également un aspect important, mais c’est plutôt la pauvreté des enfants et le niveau de privation qui impactent fortement les niveaux de bien-être. Si la structure de la famille n’a aucune importance sur les niveaux de bien-être des enfants, les expériences récentes de harcèlement ont un impact considérable.

Il est vivement recommandé aux politiques publiques d’améliorer le bien-être des enfants.Jonathan Bradshaw souligne cependant que, parfois, les politiques semblent impuissantes : par exemple, si les Etats tentent de réduire le harcèlement à l’école (en France, 17% des variations de niveau de bien-être subjectif des enfants sont expliquées par le harcèlement subi), cela est beaucoup plus difficile lorsqu’il s’agit de harcèlement entre frères et sœurs, ce qui reste très commun. Les conflits parentaux posent le même problème. S’ils ont un fort impact sur les enfants, les politiques publiques ont relativement peu de prise sur ces aspects. Les politiques publiques peuvent cependant permettre de réduire les taux de pauvreté des enfants. Jonathan Bradshaw montre effectivement qu’il y a une forte corrélation entre les niveaux de pauvreté et le bien-être subjectif des enfants. Et au niveau individuel, cette association est encore plus forte.

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Michal Molcho (Université Nationale d’Irlande Galway, Irlande) : Enfants, parents et bien-être : leçons de l’enquête HBSC (Enquête sur la Santé et les Comportements des Enfants en Age scolaire)

Dans son intervention, Michal Molcho, sociologue de l’enfance, présente quelques résultats de l’enquête internationale Health Behaviour in School-aged Children (HBSC) dont elle est la chercheuse référente pour l’Irlande.

L’enquête HBSC porte sur la santé et le bien-être des adolescents âgés de 11, 13 et 15 ans, des âges qui représentent différents stades de développement et d’étapes dans la scolarité. Elle est menée tous les 4 ans depuis 1982 sous l’égide du bureau Europe de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et implique aujourd’hui plus de 40 pays. Michal Molcho souligne que la priorité de cette enquête est de placer l’enfant au centre de l’analyse et qu’il est important d’étudier les différents contextes dans lesquels il évolue ; ses liens avec la famille, l’école, les groupes de pairs, ses frères et sœurs et au-delà les politiques sociales en vigueur dans son pays.

La condition des enfants a considérablement évolué : si autrefois, dans le monde catholique et protestant les enfants travaillaient très tôt et étaient considérés comme de petits adultes, les Etats ont peu à peu adopté une vision reconnaissant les enfants comme des adultes en devenir et la génération future. L’enfant crée la famille. On parle désormais de famille monoparentale, mais un couple n’est pas reconnu comme une famille. La définition de la famille dépend donc de l’existence de l’enfant. C’est récemment, en 1989, avec la signature de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, que l’enfant est reconnu comme un citoyen ayant des droits.

L’enquête HBSC permet d’apprécier et de mesurer la santé des adolescents, mais aussi de comparer les données entre pays, et même de contribuer à orienter les pratiques et les politiques sociales. La notion de bien-être subjectif est abordée dans cette enquête comme une composante de la santé. Plusieurs mesures du bien-être subjectif sont proposées dans le questionnaire : l’auto-évaluation de sa santé, la satisfaction par rapport à sa vie grâce à l’échelle de Cantril et deux questions par rapport aux relations avec les parents : « à quel point est-il facile pour toi de parler des choses qui te préoccupent avec ton père / avec ta mère ? »

Michal Molcho montre que globalement les filles font état d’une moins bonne santé que les garçons. Cet écart est particulièrement net en Europe de l’Est, en Irlande et en Ecosse. Pour les garçons, les tendances en termes géographiques sont similaires, mais ils font état globalement d’un meilleur niveau de santé. On retrouve des différences similaires entre les filles et les garçons concernant la satisfaction de sa vie : les filles sont moins satisfaites de leur vie que les garçons, et ce, quel que soit l’âge. Enfin, en grandissant, les filles comme les garçons rapportent une moins bonne santé et une moindre satisfaction de leur vie.

Michal Molcho indique un certain nombre de prédicteurs du bien-être :

  • Le statut socio-économique : Michal Molcho donne l’exemple des enfants issus de familles monoparentales qui rapportent un moindre niveau de bien-être. Contrairement au fréquent constat qui attribue ce moindre niveau de bien-être à la structure familiale ou au seul divorce, Michal Molcho le rapporte plutôt au statut socio-économique et à la précarité du ménage suite à une séparation.
  • La communication avec les parents est un sujet important : plus la relation avec les parents est positive, meilleurs seront la santé et le bien-être de l’enfant.
  • L’environnement scolaire est également un domaine qui contribue grandement au bien-être de l’enfant : plus il sera positif, plus l’enfant se sentira bien.
  • Enfin, elle mentionne une série de comportements tous reliés au bien-être de l’enfant. Par exemple, il a été démontré que les enfants qui font régulièrement de l’exercice auront tendance à rapporter une meilleure santé et une meilleure satisfaction de leur vie. Michal Molcho s’arrête également sur la question des réseaux sociaux : nous savons qu’un excès de ces supports médias comporte un risque, mais nous devons d’abord comprendre ce que signifie l’excès ; à partir de quand est-on trop exposé ? La prochaine vague 2018 de l’enquête HBSC apportera plus de réponses à ce sujet.

Pour conclure, nous savons que les enfants aspirent à plus de liberté pour se sentir plus heureux. Michal Molcho rappelle que nous savons ce qu’il faut faire, et que la vraie question qui se pose est plutôt celle de : comment protéger les enfants (du harcèlement, des comportements à risques…) et comment leur donner les capacités de se protéger, tout en leur laissant davantage de liberté ?

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Olivier Thévenon (OCDE, France) : Renforcer le bien-être des enfants pour promouvoir la croissance inclusive. L’approche de l’OCDE sur le bien-être des enfants

Olivier Thévenon, économiste à l’OCDE présente les résultats de recherches réalisées à partir du portail sur le bien-être des enfants. Ce portail, créé en 2017, regroupe les données de plusieurs enquêtes : HBSC, PISA, EU-SILC ou encore l’Enquête Budget Temps Européenne Harmonisée.

Ce portail  est né de plusieurs constats. Premièrement, le fait que le taux de pauvreté des enfants est plus important que celui de la population générale, sachant que ce taux augmente encore dans la majorité des pays de l’OCDE. De plus, la mobilité sociale (l’ascenseur social) entre les générations est faible et continue de baisser. La pauvreté lors de l’enfance a des impacts au-delà de cette période dans de nombreux secteurs. Avoir des parents pauvres et en mauvaise santé compromet aussi la santé du futur adulte. Si les personnes dont les parents avaient de faibles revenus gagnent en majorité mieux leur vie que leurs parents, la progression est très faible. On retrouve également cela dans le domaine scolaire où les enfants de familles moins diplômées ont beaucoup moins de chance d’étudier à l’université que les enfants des parents diplômés.

 

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Ce portail permet d’étudier la pauvreté des enfants dans les pays de l’OCDE et de comprendre les mécanismes en jeu en termes de transmission des désavantages économiques et/ou sociaux des parents aux enfants. En regroupant les données disponibles de différentes enquêtes internationales, il permet de produire des indicateurs et d’étudier les interactions entre les différents domaines de la question pour mieux orienter les politiques publiques.

Olivier Thévenon présente les principales catégories d’indicateurs du portail sur le bien-être de l’enfant :

  • Ceux liés à l’environnement familial et résidentiel : le statut socio-économique des parents, la couverture des besoins matériels élémentaires, la qualité des relations entre les enfants et les parents, les conditions d’habitat et la qualité de l’environnement et du voisinage dans lequel évolue l’enfant ;
  • Ceux liés à la santé et à la sécurité : indicateurs sur la bonne santé de l’enfant, les habitudes et hygiène de vie des adolescents, ainsi que les conduites à risque.
  • Ceux liés à l’éducation et à la vie scolaire : accès au service de garde et de prise en charge des enfants, les ressources éducatives et les comportements à la maison, les attitudes et attentes face au monde scolaire, la qualité de vie à l’école et les performances éducatives.
  • Ceux liés aux activités et à la satisfaction dans la vie : comme la participation aux activités sociales et de loisirs, les activités de l’adolescent à l’extérieur de l’école et la perception des adolescents de leur propre bien-être
  • Ainsi que les indicateurs autour des politiques publiques sur l’enfance : comme les dépenses publiques des politiques familiales, les services, transferts monétaires et bénéfices en nature pour les familles, et le congé parental.

Sur la question de la satisfaction dans la vie, Olivier Thévenon souligne les différences importantes selon le sexe et ce dans tous les pays : les filles déclarent un moindre bien-être que les garçons. On retrouve également la même tendance de différenciation sur le statut socio-économique des parents : les enfants des familles moins favorisées déclarent une satisfaction dans la vie bien moindre que les enfants des familles plus aisées.

 

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Cependant, la pauvreté matérielle n’est pas liée uniquement au revenu des parents : une certaine part des enfants vivant dans des familles qui ne sont pas pauvres du point de vue strictement du revenu des parents, peuvent vivre dans une pauvreté matérielle sur les questions des conditions d’habitat, d’habillement, de nutrition, de matériel scolaire, d’opportunités de loisirs ou de qualité de l’environnement. Olivier Thévenon rappelle également que la plupart des enfants en situation de pauvreté vivent des privations multiples.

Enfin, l’objectif du portail est également de définir de nouveaux enjeux pour les politiques publiques afin de répondre aux transformations et évolutions de la structure familiale (famille monoparentale, recomposée, accroissement des naissances hors-mariage…). Cette diversification pose la question de l’accès aux droits alors que la plupart des pays ne reconnaissent pas les couples en concubinage. Ces derniers ont dans les faits généralement moins accès à leurs droits que les couples mariés. Il s’agit donc pour les Etats d’envisager d’adapter leur protection sociale pour répondre à ces nouvelles évolutions  et de continuer de garantir l’accès aux droits.

Téléchargez la présentation d’Olivier Thévenon

Laura Bernardi (Université de Lausanne, Suisse) : La garde partagée des enfants et les inégalités sociales

La présentation de Laura Bernardi, démographe, professeur à l’université de Lausanne et au sein de l’équipe LIVES, est consacrée à l’impact de la garde partagée sur les inégalités sociales. Elle a préparé cette intervention avec Anna Garriga, sociologue à l’université de Valladolid.

Laura Bernardi propose tout d’abord une revue des questions issues de la littérature scientifique existante sur la garde partagée et ses effets, un phénomène de plus en plus fréquent dans les pays occidentaux. La garde partagée est souvent considérée comme bénéfique pour les enfants de parents divorcés, voire en capacité de contrebalancer les effets négatifs du divorce.

On constate que les enfants ne sont pas touchés dans la même proportion par les questions de divorce selon le statut socio-économique des parents. En effet, dans la plupart des pays, les parents les plus diplômés ont des vies familiales et maritales plus stables que les parents des milieux les plus désavantagés. Et quand ils se séparent, les parents de milieux plus aisés ont aussi plus souvent recours à  la garde partagée, modalité qui nécessite un relativement bon niveau de communication et de surcroît des moyens matériels.

De ce fait, une polarisation des trajectoires des enfants se dessine ainsi que de leur bien-être dans la mesure où les enfants des milieux les moins favorisés connaissent des situations plus complexes et plus instables. Laura Bernardi montre que la question qui se pose alors est celle de l’impact de la garde partagée sur l’accroissement des inégalités entre les enfants : si celle-ci est uniformément utilisée entre les différentes classes sociales, alors l’effet bénéfique de la garde partagée pourrait réduire les inégalités. En revanche, si la garde partagée est présente de manière inégale au sein de la société, alors celle-ci pourrait accroître les inégalités sociales.

Laura Bernardi et Anna Garriga ont étudié le cas de l’Espagne et mobilisé pour leur analyse les données de 2006 et 2014 de l’enquête HBSC, qui traite des conditions de vie et de bien-être des adolescents. Elle prend en compte trois éléments : la structure familiale (ménages bi-parentaux, couples séparés avec garde partagée ou ménages monoparentaux), le niveau socio-économique de la famille (le niveau de diplôme mais également l’emploi de la mère et du père) et enfin les indicateurs de bien-être ou les plaintes en matière de santé, de perception de sa propre santé des adolescents (comprenant condition physique, qualité de vie et satisfaction dans la vie).

 

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Les résultats montrent que les adolescents dont les parents ont un niveau socioéconomique plus élevé ont plus de chance de vivre ensemble avec leurs deux parents. Au contraire, moins les parents sont aisés, plus il y a de chance d’être en situation monoparentale. Par ailleurs un adolescent grandissant dans une situation de garde partagée ou vivant dans un ménage monoparental a plus de probabilité d’avoir une moins bonne satisfaction dans la vie et de faire état d’affections somatiques et psychologiques que ceux qui vivent avec leurs deux parents. En revanche, si les parents en garde partagée ont un bon niveau socio-économique, ceci peut en partie compenser les effets négatifs du mode de garde. En somme, les adolescents provenant de milieu moins favorisé bénéficient beaucoup moins que les adolescents des milieux les plus favorisés de la solution de garde partagée par rapport aux situations de monoparentalité. Ceci contribue à renforcer encore les inégalités.

Laura Bernardi conclut dans sa présentation que pour que les inégalités des enfants face au divorce diminuent, les conséquences de la séparation et du divorce ne doivent pas peser sur les ressources des parents et que le bénéfice de la garde partagée devrait être le même pour tous les enfants de différents niveaux socio-économiques.

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Ingrid Schoon (University College London) : Profils développementaux des cooccurrences des troubles d’internalisation et d’externalisation des enfants de 3 à 11 ans dans un échantillon général de la population du Royaume-Uni

Ingrid Schoon est professeure en développement humain et politique sociale à l’Institut de l’Education, au University College London. Sa présentation porte sur une étude des troubles d’internalisation (dépression, anxiété…) et d’externalisation (problèmes de conduite, agressivité, hyperactivité, impulsivité… ) dans le développement de l’enfant de 3 à 11 ans à partir de l’enquête de cohorte Millenium au Royaume-Uni.

L’intérêt pour l’analyse des typologies des difficultés émotionnelles et comportementales a beaucoup augmenté au cours de ces dernières années . Cependant, ces études traitent généralement de façon séparée les troubles d’internalisation et d’externalisation. Pourtant, certains éléments suggèrent une catégorie mixte des troubles d’internalisation et d’externalisation. Ingrid Schoon propose donc d’étudier le développement de ces troubles de manière conjointe en allant au-delà des frontières traditionnelles de diagnostic de ce type de troubles comportementaux, en tenant compte de la comorbidité. La comorbidité désigne en médecine les troubles ou maladies associés à une maladie primaire. Elle cherche à savoir si cette comorbidité est homotypique – c’est-à-dire si les troubles font tous partie d’un même groupe de diagnostic (tel que la dépression et l’anxiété) – ou hétérotopique : c’est-à-dire si les troubles présents proviennent de différents groupes de diagnostic (tel que l’hyperactivité et la dépression).

Ingrid Schoon fait l’hypothèse de 4 modèles possibles :

  • Un modèle de continuité : dans lequel les troubles vont se manifester dans les premières années de l’enfant et garder une certaine stabilité. La comorbidité est élevée dès les premières années et continue dans le temps.
  • Un modèle de maturité : dans lequel les troubles développés dans l’enfance vont disparaitre à mesure que l’enfant grandit. La comorbidité est élevée dès les premières années puis diminue.
  • Un modèle d’accumulation des symptômes : dans lequel un trouble va augmenter le risque de développement d’un autre trouble. A côté d’un niveau élevé de troubles d’externalisation vont se développer des troubles d’internalisation.
  • Un modèle de différenciation : dans lequel des symptômes indifférenciés vont se différencier en symptômes spécifiques. Des troubles d’internalisation et d’externalisation sont présents au début puis vont se différencier en symptômes spécifiques.

 

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En étudiant les données de l’enquête Millenium au Royaume-Uni, elle obtient  les résultats suivants :

  • Une majorité d’enfants (67%) ont un profil présentant des symptômes de basse intensité et continus (groupe normatif)
  • Un dixième se trouve dans le modèle de maturité
  • Un petit groupe se trouve dans le modèle de continuité
  • Un tiers se trouve dans le modèle d’accumulation avec des symptômes d’externalisation qui peuvent entrainer d’autres troubles
  • En revanche aucun ne se trouve dans le modèle de différenciation

Elle conclut donc que la comorbidité est plus homotypique – avec des troubles issus d’une même catégorie de diagnostic –  qu’hétérotopique.

Par ailleurs, elle s’intéresse également aux facteurs de présence de ces troubles. Parmi les facteurs explicatifs des troubles d’internalisation ou d’externalisation chez l’enfant, les ressources socio-économiques sont des facteurs de risques (en particulier le niveau d’éducation des parents, le statut résidentiel et la propriété immobilière, ainsi que la dépression maternelle et la perception de conflits entre les enfants et les parents). Au contraire, avoir des frères et sœurs plus âgés, une relation parent-enfant chaleureuse, de la régularité dans la vie quotidienne et des bonnes capacités cognitives ont des effets potentiellement bénéfiques sur les troubles d’internationalisation et d’externalisation.

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Lidia Panico (INED) : Mesurer les privations multidimensionnelles dans l’enfance et ses transformations lors de séparations parentales: l’approche Lifecourse »

Lidia Panico est chercheuse à l’INED et travaille sur les facteurs sociodémographiques influençant le développement de l’enfant et sur l’évolution des structures familiales. La pauvreté financière des enfants après la séparation de leurs parents a été bien documentée par la littérature scientifique sur le sujet. Cependant, s’appuyer uniquement sur les revenus du foyer pour évaluer cette précarité ne permet pas de couvrir ses multiples dimensions. Il peut y avoir d’importantes différences selon la situation financière de la famille (si elle a de l’épargne ou des dettes, si elle bénéficie d’un soutien familial important ou pas…) et selon les priorités données par les parents en termes de dépenses.

Lidia Panico s’intéresse donc ici aux impacts sur les conditions de vie de l’enfant et aux privations multidimensionnelles apparaissant après la séparation de ses parents. Elle étudie en particulier les privations en termes de conditions matérielles, de loisirs, d’attention parentale et de possession de biens matériels essentiels.

Son étude porte sur les données de l’enquête Millenium, cohorte  de 19,000 enfants, lancée au Royaume-Uni après les années 2000 et qui porte sur les dix premières années de l’enfant.  Elle adapte les méthodes de mesures de la pauvreté chez les adultes au cas de l’enfant, en développant des indicateurs spécifiques par âge et centrés sur l’enfant, pour permettre une étude longitudinale et de mesurer l’impact du choc de la séparation sur les conditions de vie de l’enfant. 

 

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Alors que le divorce a de fortes conséquences en termes de perte de revenus, l’impact au niveau des privations pour l’enfant est plus varié. Face aux contraintes financières, les parents vont plus facilement limiter les activités coûteuses en loisirs, comme les vacances ou les sorties. En revanche, le niveau des biens matériels de base, ainsi que le temps passé et l’investissement personnel du père ou de la mère à s’occuper de son enfant (par exemple lire une histoire le soir, l’aider à faire ses devoirs …) reste inchangé, voire même augmente par compensation. 

Cependant, il y a aussi une hétérogénéité dans l’impact du divorce sur la précarité de l’enfant en fonction de différents facteurs. Les mères avec un niveau d’étude plus élevé vont être moins impactées par le divorce. Les mères plus âgées ont en revanche plus de difficultés à passer le choc économique du divorce. Dans les facteurs de rétablissement économique du ménage, le remariage reste encore le premier facteur pour les femmes divorcées pour retrouver leur niveau de vie. Les femmes plus jeunes retrouvent généralement un conjoint plus facilement et ce conjoint a plus de chance d’être dans une situation d’emploi. Les ménages non-pauvres sont très impactés financièrement par le divorce, mais sont moins impactés en terme de privations (présence de patrimoine ou d’épargne par exemple).

On retrouve également des différences selon l’âge de l’enfant au moment de la séparation. Si l’enfant est jeune, l’impact du divorce sur les revenus de ses parents ainsi qu’en privation matérielle sera fort ; en revanche, si l’enfant est plus âgé, l’investissement parental sera davantage impacté par la séparation.

A travers cette étude longitudinale, Lidia Panico montre que les effets du divorce ou de la séparation ont un impact financier de court terme sur les conditions de vie de l’enfant. En revanche, ce sont surtout les dépenses en termes de loisirs qui sont les plus impactées et qui mettent le plus de temps à revenir à leur niveau original.

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Publié le 18 juin 2018